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Archive for the ‘Nouvelles’ Category

Moi ; incarnation spécifique et unique ; Je (Je suis)

Si je regarde ces trois segments de phrase je vois à un bout : « moi », à l’autre extrémité : « Je Suis », et au milieu : « incarnation spécifique ».

Chacun des deux bouts de cette phrase ouvre sur « incarnation spécifique », comme deux conducteurs différents peuvent, l’un ou l’autre, piloter un même véhicule.

Seule différence : l’un des conducteurs est avide de sensations fortes, consommateur de son véhicule, consommateur et prédateur de son environnement et surtout de l’autre ; conséquence logique d’une identité en laquelle « il est son véhicule ». Là encore aucun jugement, aucun rappel à la morale, constat.

L’autre conducteur est présent à son véhicule, présent à son environnement, présent à l’autre ; il sert son véhicule en le rendant harmonieux à lui-même, à son environnement, et à l’autre ; il n’est ni ceci ni cela. Il est cela à travers quoi tout est vu, ressenti, perçu (à l’extérieur comme à l’intérieur).

Ce qui est délicat c’est qu’en réalité les deux conducteurs sont en fait la même conscience, une et même. Mais voilà, elle s’est identifiée à ses contenus, à ses perceptions, à ses sensations, à ses pensées, au point de ressentir, de vivre, de penser, d’affirmer : « çà, c’est moi ».

« Je » (Je Suis) est la conscience telle qu’en elle-même, à jamais ; pourtant la vie humaine lui permet lorsqu’il y a nostalgie de la source, une revenue à elle-même, qui se fait progressivement à travers une dé-couverte de « moi », et la fait accéder à la connaissance d’elle-même. T.S Elliot, sans doute sans l’avoir vraiment perçu, met le doigt sur un point important lorsqu’il écrit :

« Alors nous reviendrons en ce Lieu que nous n’avons jamais quitté et nous le reconnaîtrons pour la première fois »  

 

 S’il s’agit bien « du lieu que nous n’avons jamais quitté » il n’empêche que nous ne pouvons le reconnaître qu’à l’instant où nous y retournons. Chaque être vient en ce monde en tant que « simple Je Suis », mais sans aucune conscience de l’être. Toutes les voies proposées n’ont qu’un seul but : faire retrouver cette conscience originelle avec en plus la conscience de ce qui est re-trouvé. Et toutes proposent, même si ce n’est pas le même mode d’emploi de l’une à l’autre, de nous retrouver en parcourant les yeux et le cœur ouverts le chemin qu’est notre vie. Notre vie devient alors d’instant en instant, à travers nos joies, nos peines, nos refus, nos attractions, nos répulsions, nos peurs, un simple révélateur de nos identifications. La cause n’est plus là-bas mais ici, la solution n’est plus là-bas mais ici ; peu à peu le consommateur fait place au connaisseur, c’est-à-dire à cela qui renaît à soi-même à travers ce qu’il rencontre et expérimente. Chaque connu laissant la vison libre d’un « regarder vers ». C’est la définition même du détachement : ce qui n’est plus attaché. Rien à voir avec une mutilation.

 

Si les voies sont nécessaire c’est qu’une fois identifiée, la conscience est aveuglée, schizophrène, au sens propre, même si cela ne saute pas aux yeux chez les personnes dites normales. Elle crée un monde en lequel elle se donne une identité, et à partir de cette dernière regarde, ressent,  pense, devient moi-je omnipotent, omniscient. Cette conscience ego-centrée devient une flèche traversant le vivant, le manifesté, comme la flèche du chasseur traverse la proie tant aimée selon ses dires !

 

Toute chose incarnée, manifestée, est unique ; constat. Et cette nature unique semble être, à première vue, la cause de bien des dissensions, de bien des conflits des plus légers aux plus terrifiants. En effet, cette nature unique revendique des besoins uniques, qui, en ce qui concerne l’homme, s’argumentent en concepts, ressentis par chacun comme « la solution ». De ce constat naît l’affirmation quasiment commune à chacun : « l’enfer, c’est les autres », le paradis c’est « moi », et je vais rendre le monde paradisiaque de gré ou sinon de force. Cela se joue au niveau politique, religieux, mais de la même façon et cela est rarement vu, au niveau de chacun dans sa relation à l’autre. Et comme il bien rare de rencontrer en « l’autre » un monde en tout point complémentaire au « mien »,  et quand c’est le cas, que cela ne dure jamais bien longtemps, une vie se passe à tenter d’asservir l’autre à son propre monde, quel qu’il soit. Origine de nombre de croisades pour « un monde meilleur c’est-à-dire plus conforme au mien », des années et des vies se réduisent à des luttes fratricides.

Mais est-ce bien la diversité qui crée le chaos ou celui, celle qui est aux commandes de cet organisme unique, aux demandes uniques, aux peurs uniques, aux attractions et aux rejets uniques ?

         Et si c’est bien « celui ou celle », qui est-il, est-elle ? Et a-t-il, a-t-elle, été toujours là ?

Voilà la seule question que chacun (e) doit se poser. C’est une quête « à rebours », de recouvert en découvert, contrairement à toutes les quêtes que l’on nous a proposées depuis notre naissance, qui sont toutes des quêtes vers, afin d’acquérir ce que nous n’avons pas.

Cette quête de recouvert en découvert, commence par le découvert de moi dans une mise en cause de plus en plus profonde de la perception, de la sensation, du ressenti qu’il nous impose, que nous avons accepté et qui le dissimule à notre vue, en nous exilant du « Je » que nous sommes au profit d’un « je suis moi » halluciné et pure hallucination. Oser cette mise en question c’est déjouer la vision que ce moi impose, la perception du monde que ce moi impose, c’est voir l’hégémonie qu’il prétend étendre sur tout pour le plus grand bien de tous.

Lorsque l’ancienne vision est déjouée, est connu « Je, n’est pas moi » et cette connaissance ouvre à la saveur « Je Suis » en laquelle le cheminement passe de la croyance en, au terrain solide du « voir ». Cette saveur, elle-même un jour se traverse, le vu/goûté/ devient peu à peu vécu, mais pas « le vécu de quelqu’un qui vit ». Ce que Faouzi Skali décrit ainsi :

« Lorsque la pensée impuissante comprendra alors qu’elle n’est que l’ombre d’un reflet, elle pourra se fondre dans la vision »

Soufi Faouzi Skali        « Traces de lumière »

Alors ponctuellement, l’homme, la femme incarnée devient vision ; ponctuellement tant qu’en lui, en elle, demeurent des objets attirants ; Lorsque plus rien n’attire la conscience hors d’elle-même, lorsqu’en elle tout besoin de vie séparée, tout besoin d’ex-istence s’est consumé, alors elle retourne définitivement en ce Un/Vision. Et la Vie vit, manifestée ou non.

Belle semaine

François

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J’ai trouvé sur le blog d’Alain Bayod « ipapy » cette citation, tellement simple et claire du maître zen D.T. Suzuki :

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 » Laisse la porte de derrière et celle de devant ouverte.

Permets à tes pensées d’aller et venir.

Simplement ne leur sers pas le thé. »

 Suzuki

 

Merci à Corinne et Michel pour:

L’enseignement de frère Antoine, ermite


Frère Antoine

« Y’A PAS DE RAISON DE SE FAIRE DU TRACAS » !

https://youtu.be/SineRcKhCIg

REPORTAGE VSD :

http://www.vsd.fr/photos/photos-les-lecons-de-vie-de-frere-antoine-ermite-depuis-50-ans-11131

BLOG :

http://frere-antoine.blogspot.fr/

        Belle semaine

        François

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« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

[…]

« Et comme toutes les choses ont été, & sont venues d’un, par la médiation d’un : ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique »

 

         Lorsque j’ai lu cette parole de « la table d’émeraude », j’avais une quinzaine d’années ; elle ne s’est jamais effacée de ma mémoire, et comme tout ce que j’ai rencontré, elle a peu à peu pris sens, mais pas du tout un sens occulte, magique, ou ayant trait à un rêve de pouvoir. Non elle est devenue simplement « vision en miroir » et cela très concrètement.

        

         Du bien, du mal, et de l’intention.

 

         Comme tout enfant naissant dans une société donnée, un monde divisé en bien et en mal m’a été proposé dès ma naissance, conforme à la société dans laquelle j’ai grandi, à la famille qui m’a élevé. Très vite j’ai remarqué que les représentants « du bien » fonctionnaient exactement comme les représentants « du mal », bien que leurs actes fussent diamétralement opposés : tous trouvaient dans leurs actes une identité qu’ils chérissaient. Certains même, au contact d’un choc proposé par la vie, changeaient dans un sens ou un autre de comportement, mais sans voir qu’ils quittaient une image d’eux-mêmes pour une autre plus conforme à leur vécu du moment.

         À force d’être confronté à la dichotomie entre une image construite par conditionnement, et l’obligation intérieure (pas choisie !) de me voir, je me suis retrouvé un jour dans une impasse. À cet instant, au lieu d’en être abattu, j’y ai vu ma chance : tenter de voir, de comprendre, et un jour de connaître pour renaître.

 

         Qu’est-ce que le bien, qu’est-ce que le mal ?

         Mais aussi qui fait le bien, qui fait le mal ?

 

         Et cette parole citée plus haut, lue dans la table d’émeraude, peu à peu, a cheminé.

        Et en effet, après quelques années à tourner en rond à la recherche d’un moi « bien », après quelques années de tentatives en repentances,  une évidence est apparue, issue de l’observation en moi et hors de moi. Mon monde fait de bien et de mal, qui me propose la société idéale ou l’attitude dite parfaite, n’est pas le même que celui de « l’autre » ; Pourtant l’autre est tout aussi convaincu que moi de voir juste. Alors, plutôt que d’argumenter mon monde, une interrogation a pointé le bout de son nez : ce monde, le mien, comment s’est-il formé, en quoi suis-je lui ? Puis l’évidence s’est faite jour : sur toute la terre, cette habitude de répandre « sa » conception du bien et du mal est à la source des disputes les plus insignifiantes, jusqu’au guerres les plus abjectes, atroces et fratricides. Chacun est convaincu du bon droit qu’il a d’avoir ce qu’il a, d’en être le propriétaire, depuis « sa » voiture, « sa » compagne ou « son » compagnon, « sa » religion ou « son » parti politique, et même « son » Dieu.

         Regardant en moi-même, je me suis rendu compte que je n’avais choisi ni ce que je pensais, ni ce que je croyais, ni d’être comme ci ou comme ça, ni d’aimer une telle plutôt qu’une autre, ou tel ami plutôt q’un autre. Tout était venu à moi, me mouvait, tandis que « moi » je croyais choisir, penser, aimer, prier le vrai Dieu. Et je vis que l’autre vivait sur le même mode, souvent sans le savoir.

 

         Alors que faire ?

         Voir plus profond.

 

         Les êtres humains se jugent et se condamnent eux-mêmes ou entre eux pour cette raison : ils ne voient que la forme extérieure que prennent leurs pensées, leurs désirs, leurs refus ; ils ne se posent jamais la question essentielle : quelle est l’intention ? Chercher l’intention, c’est ouvrir la boîte de Pandore ; c’est chercher la source au lieu d’argumenter, c’est lâcher au lieu de défendre bec et ongle, c’est dé-couvrir au lieu de savoir, c’est mourir et renaître d’instant en instant au lieu d’être « quelque chose ».

         Sans cette interrogation notre vie est dépourvue de sens car elle est désorientée. Elle produit mécaniquement des comportements classés et qualifiés selon la programmation de notre psychisme. Chaque instant nourrit le personnage conforme à la programmation inconsciente que nous avons acceptée, ce personnage à partir duquel nous affirmons « moi, je suis moi ». Tout cela est d’une bêtise profonde et surtout cruelle. Cette stupidité crée le prédateur que nous nommons avec tant d’arrogance et d’orgueil : « l’homme ».

 

         Le paysage vu de la profondeur.

         Le comportement à l’aulne de l’intention.

 

         L’homme est un être aux multiples programmations ; de ce constat, swami Prajanpad assurait tranquillement à celles et ceux venus le voir :

 

         « Vos pensées sont des citations, vos émotions sont des imitations, vos actions sont des caricatures. »

 

         Cette parole est l’exacte description du paysage que chacun découvre à partir de la profondeur. Aucune argumentation n’est nécessaire. Nos comportements découlent naturellement de cet état d’aveuglement ; nous ne les voyons pas pour ce qu’ils sont : simples réactions mécaniques ; nous les argumentons pourtant avec force et certitude comme nous argumentons « nos pensées, nos émotions, nos actions » ; et tout cela se fait par le biais d’un intrus qui prend notre apparence et notre identité : le mental. Si l’œil est clair, c’est simplement vu.

 

         Lorsque l’homme descend plus profondément en lui-même, il constate qu’il ne peut pas grand-chose à ses comportements, même s’il parvient souvent à se persuader de l’inverse. Par contre sa motivation change à mesure qu’il entre en connaissance de ses intentions profondes. Cela n’est pas facile à vivre, car l’intention n’est jamais vue par l’autre, sauf s’il vit lui-même à la même profondeur, et l’intention, même formulée, ne peut être entendue que par celui qui l’a découverte en lui-même. L’acte qui surgit dans la lumière de l’intention, devient le chemin de la connaissance, le chemin de l’adéquation avec sa propre réalité physique émotionnelle et mentale ; c’est un chemin de libération et aussi surprenant que cela puisse paraître à celles et ceux qui ne l’ont jamais emprunté, un chemin d’abnégation. En lui se perd toute image de soi-même.

         Si l’on veut prendre une image dualiste et religieuse, l’intention est ce qui nous octroie le paradis ou l’enfer et non l’acte en lui-même. Si l’intention est juste, l’identité séparée s’use au contact de la vie, la capacité à aimer grandit non en terme de vertu, mais en terme de disparition d’un moi omnipotent, dictateur, juge, qu’il se soit construit dans le « péché » ou la « vertu ».

         Lorsque l’intention éclaire ce qui en nous s’incarne en actes nous nous rapprochons alors peu à peu de la vacuité, car à travers chaque acte, c’est la disparition de la forme qui est goûtée à travers la forme vécue, connue et laissée. Chaque « plein » laissé, laisse un vide de « moi » que « Cela/Origine » remplit.

Belle semaine

François

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         « Bien des gens et des novices se jettent sur de multiples pratiques : ils veulent vivre toute une année de pain et d’eau, ou bien chercher un autre lieu, courir en pèlerinage ; c’est tantôt ceci, tantôt cela. Moi je m’en vais vous dire le chemin le plus court, le plus direct ; entre en ton tréfonds ; »

 

         […]

 

         « C’est ainsi que ce fond possède, par grâce, au plus profond de lui-même, tout ce que Dieu a par nature. Dans la mesure où l’homme s’abandonnerait et s’appliquerait à ce fond, la grâce naîtrait ; mais autrement elle n’y naîtrait pas vraiment de la manière la plus élevée.

         Voici ce qu’un païen, Proclus, dit à ce sujet :  « Pendant tout le temps qu’un homme est occupé des images inférieures et qu’il ne lui manque rien, il n’est pas à croire qu’il entre jamais en ce fond. Nous refusons absolument de croire que ce fond soit en nous ; nous ne pouvons pas nous persuader qu’il existe et qu’il soit en nous ». « Aussi », ajoute-t-il, « veux-tu sentir qu’il existe, quitte toute multiplicité et ne considère que cette seule chose avec les yeux de ton intelligence ; veux-tu même arriver plus haut ? Laisse l’intuition et la considération rationnelle, car la raison est au-dessous de toi, et deviens une seule chose avec l’UN ». Et il nomme l’UN, une obscurité divine, suprasensible, pleine de calme silence, endormie.

         Ah ! mes enfants qu’un païen ait compris cela et soit allé si avant, tandis que nous restons, nous, si loin de cette vérité, si étranger à ce fond, c’est pour nous un affront et une grande honte. Notre Seigneur rend hommage à la même vérité quand il dit : « Le Royaume de Dieu est en nous. » Il n’est qu’à l’intérieur, dans le fond, au-dessus de toute l’activité des facultés. »  

 

         […]

 

         « Celui qui y parvient s’aperçoit qu’il a cherché trop loin et par de longs détours. Là l’esprit est alors ravi au-dessus de toutes facultés, dans un désert isolé dont personne ne peut parler, dans les ténèbres secrètes du bien sans mode déterminé. Là, l’esprit est introduit dans l’unité de l’Unité, simple et sans mode déterminé, si profondément qu’il perd le sentiment de toutes distinctions de son être, mais seulement celle des objets et des sensations, car dans l’Unité on perd toute multiplicité, et l’Unité unifie la multiplicité. »

 

         […]

 

         «… s’abandonner par amour pour Dieu c’est s’abandonner à Dieu. Beaucoup de gens s’abandonneraient volontiers à Dieu et ne veulent pas s’abandonner aux hommes. Ils veulent bien être tourmentés par ceci ou cela, mais non par les hommes. Non ! Il faut s’abandonner comme Dieu veut qu’on s’abandonne, et celui qui veut te ramener à ton néant, accepte-le avec reconnaissance et amour, parce qu’il te rappelle en vérité que tu es « Je ne suis pas ».

 

            […]

 

         « Tous ils veulent généralement à tout prix être ou paraître quelque chose, soit quant à l’esprit, soit quant à la nature. Bien chers enfants, celui qui parviendrait seulement à atteindre le fond de l’aveu de son propre néant, celui là serait parvenu au chemin le plus aimable, le plus direct et le plus court, le plus rapide, le plus sûr menant à la vérité la plus haute et la plus profonde qu’on puisse atteindre en ce siècle. Pour cela, personne n’est trop vieux, ni trop faible, ni trop expérimenté, ni trop jeune, ni trop pauvre ni riche. Ce chemin c’est « Je ne suis pas ». Ah ! Quelle valeur ineffable est enfermée dans cette parole : « je ne suis pas ». Hélas ! Tournez la chose comme vous le voulez, il y en a bien peu qui veulent cette voie, car toujours nous voulons être quelque chose, oui, Dieu nous le pardonne : nous sommes et voulons et voudrions toujours « être ». Cela emprisonne et entrave tous les hommes en général, car il y en a bien peu qui veulent se renoncer : on accomplirait plus aisément dix œuvres que de s’abandonner à fond, c’est de là que provient la plupart du temps toute querelle, toute peine. À cause de cette tendance, les mondains veulent avoir des biens et des amis, et de la parenté, et pour eux, ils risquent corps et âme, uniquement pour « être », pour être considérés, riches, bien situés et puissants. Combien de choses, de leur côté, les gens de vie spirituelle font et omettent, combien souffrent et agissent pour ce même motif ; que chacun s’interroge lui-même ; couvents et ermitages sont pleins de cet esprit qui pousse à toujours vouloir être et paraître quelque chose. »

 

         Jean Tauler.

 

         Belle semaine

         François

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 Saint Jean 20, 19-31

Jésus lui dit :

« Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

 

         Cette parole m’a toujours été expliquée dans le strict cadre d’une histoire particulière : la résurrection de Jésus et dans l’étude de la réaction des disciples à cet évènement supposé.

         Pourtant, les paroles de Jésus, même mal traduites et déformées à force d’en faire l’histoire d’un autre que nous devrions imiter, s’adressent à moi aujourd’hui, comme à chaque être qui les lit, quelle que soit sa voie ou sa religion. De même, lorsque je lis les paroles de maîtres spirituels issus d’autres courants, je ressens qu’elles s’adressent à moi, même si je ne suis pas la voie par laquelle ils sont revenus chez eux.

 

         Aujourd’hui je ressens que cette parole pointe, non une situation précise regroupant un certain nombre d’acteurs, mais simplement « le doigt qui montre la lune ».

         Pendant longtemps j’ai été fasciné par des formes, dont celle de Jésus. Je regardais « vers » espérant trouver « là-bas » ce que je cherchais et que je m’efforçais d’objectiver.

         Un jour, je me suis retrouvé dans la saveur que je cherchais, et cette saveur était « je » et non pas « moi », sans forme, sans histoire ; et ce « je » se manifestait au cœur du multiple, un et même à la source des formes. Il ne faudrait pas croire que c’est « l’Éveil ». Non, c’est la saveur de l’Origine qui permet enfin de cheminer au travers des reflets changeants dans le « voir » de leur origine une et même ; un voir qui fait que ces reflets nous ramènent peu à peu en leur source au lieu de nous attirer et nous identifier chaque instant un peu plus en affermissant une vision apprise, une vision duelle, « moi et l’autre ».

         Aussi le terme éveil ordinaire m’est-il venu. Il ne s’agit pas là d’une expérience « géante », pour la simple raison qu’il n’y a là aucune expérience. Simplement un glissement de la conscience, dans un premier temps au travers d’un rien proche du néant, et dans un deuxième temps par le biais d’un transfert de cette conscience vivant ce néant, en ce « rien » qu’elle est, et qu’elle ne perçoit comme néant que tant qu’elle s’en sépare.

 

         « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

 

         Arnaud Desjardins disait : « la foi est l’expérience du non visible et non la croyance en ce qu’on ne connaît pas ».

         Dans mon langage je dirais : « la foi est la saveur du non visible ». C’est la saveur de ce que nous sommes et que nous avons toujours été.

 

         Cette parole de Jésus citée plus haut s’adresse à deux stades différents sur le chemin. Le premier c’est la quête de signes, d’expériences, la recherche d’êtres qui nous donnent à voir une forme tellement différente de celle que nous vivons, que cela provoque la croyance. Dans cette démarche, le cœur du croyant s’attache à cette forme et très souvent l’idolâtre. C’est cela que décrit la première partie de la parole de Jésus :

 

         « Parce que tu m’as vu, tu crois. »

 

         Devant « ce doigt qui montre la lune », beaucoup ne regardent jusqu’à la fin de leur vie, que le doigt, et plus encore, bien souvent ils le prennent pour la lune. Nul besoin d’en accuser le doigt.

 

         Parfois, ce doigt est d’abord vu, et sa fascination produit une ouverture du cœur, une non défense, et la vision glisse du doigt vers la lune. Cet instant est délicat car il n’y a pas de lune à voir, ici, rien ne peut être vu. Alors soit le cœur panique et se ferme, soit il s’ouvre à « sa fin » et découvre ce rien qu’il est et en lequel il trouve « le mouvement et la vie ».

 

         Cet instant, la parole de Jésus le décrit parfaitement :

 

           « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

 

         En effet ce que nous sommes est heureux par nature, sat chit ananda, et non en fonction de ce qui est perçu ou non, de ce qui est possédé ou non. Le contact d’un ou d’une éveillée n’est plus fascination pour « le doigt », je dirai même que « le doigt » disparaît ; ce contact renforce non plus la vision de la « lune » montrée, mais la saveur de « la lune que nous sommes ». Ce que nous sommes ne peut être vu, pour la simple raison que le sujet ne peut être vu, il est ; et si le cheminement change alors totalement, c’est qu’il se fait d’instant en instant à travers un vu, perçu, ressenti, conceptualisé, qui n’est plus sujet, mais objet au même titre que le manifesté observé. La pratique consiste alors à vivre l’identifié encore tout puissant en tant qu’identifié à partir du « Je impersonnel et vide, du Je/rien ». La pratique consiste uniquement à rester tranquille, chaque fois qu’il est possible, devant ce qui en nous bouge. A utiliser ce qui nous bouge, non pour consommer, non pour nourrir, à notre insu, le manque structurel du moi en tentant de le combler, mais pour connaître ce que nous rencontrons afin que le connu désamorce de fait le mouvement « vers » en lequel la conscience se laisse prendre et conforter dans la perception duelle ; par cette pratique, la conscience retourne d’instant en instant naturellement à ce qu’elle est, sans vouloir, simplement, au cœur d’un « voir ».

 

         Il est alors connu qu’un jour tout nous aura quitté, afin que nous soyons le « Un » que nous sommes.

         Et nous pourrons chanter comme Tauler :

 

         Poème de Tauler (1300-1361), (qui décrit si bien la fête de la pentecôte célébrée par les chrétiens) :

 

« CANTATE DE LA NUDITÉ
Je chanterai ce chant nouveau : la nudité.
La pureté réelle est vide de pensée;
La pensée, elle doit se tenir à l’écart.
C’est ainsi, moi que j’ai perdu ce qui est moi.
Je suis réduit à rien.
Qui s’est dépouillé de l’esprit ne peut plus avoir de souci.

 

Ce qui m’est étranger cesse de me leurrer.
Et j’aime autant être pauvre que riche.
Point d’image qui me contente :
Il m’a fallu me vider moi-même.
Je suis réduit à rien.
Qui s’est dépouillé de l’esprit ne peut plus avoir de souci.

 

Veux-tu savoir comment je me passai d’images?
C’est lorsqu’en moi j’embrassai l’unité,
Car telle est l’unité réelle.
Et la douleur pas plus que l’amour ne m’émeut.
Je suis réduit à rien.
Qui s’est dépouillé de l’esprit ne peut plus avoir de souci.

 

Veux-tu savoir comment je dépouillai l’esprit?
C’est lorsque je cessai de distinguer,
Hormis, en moi, la divinité une.
Or, je n’ai pu le taire et j’ai dû l’avouer :
Je suis réduit à rien.
Qui s’est dépouillé de l’esprit ne peut plus avoir de souci.

 

Depuis que me voilà perdu dans cet abîme,
J’ai cessé de parler, je suis muet,
Oui, la divinité m’a englouti.
Je suis dépossédé,
Et c’est pourquoi les ténèbres m’ont réjoui.

 

Depuis le temps où j’ai rejoint mon origine,
J’ai cessé de vieillir et j’ai dû rajeunir.
Ainsi toute ma force a disparu.
Et elle est morte.
Qui s’est dépouillé de l’esprit ne peut plus avoir de souci.

 

Or donc, celui qui disparaît
Et qui trouve sa nuit,
Est tout aussi riche, étant exempt de misères.
Ainsi les feux d’amour
M’ont soudain consumé.   
Et j’en suis mort.
Qui s’est dépouillé de l’esprit ne peut plus avoir de souci. »

 

 

         Belle semaine

         François

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Merci à Corinne et Michel pour ce beau texte

du centre Béthanie à Gorze (orthodoxe)
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Gorze, mai 2017
Publié par le Centre Béthanie

Chers Amis,

Il était une fois… un jeune torrent… Un jeune et beau torrent, majestueux et puissant, venant d’une source profonde et pure. Ce jeune torrent parvenait au pied d’un immense désert, et là il s’engloutissait dans les sables brûlants et il disparaissait… Il aurait pourtant aimé atteindre l’autre bord ! Mais plus il s’élançait et plus il s’enfonçait… Au bout de nombreuses années, épuisé, il finit par renoncer. N’étant plus accaparé par cette quête de « l’autre rive », il commença à s’abandonner simplement aux tendres et douces caresses de son ami le soleil. Peu à peu il sentit quelque chose changer en lui… une fluidité… une légèreté… une vapeur… oui ! Il devenait vapeur et chacune de ses gouttelettes scintillait comme un diamant de lumière… Il sentit alors son ami le vent qui s’amusait de sa légèreté et l’invitait à danser sa vie au rythme de la grande Vie : Il apprit à chanter au monde son bonheur et sa joie infinie… d’être !

La véritable transformation advient pour celui qui ose s’abandonner à la Vie et renonce à lutter pour atteindre un objectif inscrit dans son mental. Cesse alors peu à peu l’obsession de la quête, la recherche du résultat. Il y a simplement cet instant, comme un matin de Pâques, et qui s’appelle la vie.

La vie qui coule simple et heureuse, sans question, sans problème, sans doute, qui vit en nous depuis toujours : une vie douce et pétillante de bonheur, là, en cet instant : oui ! Là, en cet instant ! C’est une vie tout en « sentir », au croisement de l’éternité et du temps, instant unique, rythmé par l’alternance de l’inspir et de l’expir, véritable pulsation cosmique de ce présent qui n’en finit pas d’être là.

Comment donc sommes-nous devenus si sombres ?

« Plus votre mental intervient dans votre vie, plus vous devenez apeuré et anxieux. »

« Ne pas penser est la grande Voie ; lorsque vous comprenez cela, tout devient la Voie  »

 Bodhidharma.

95 % de nos pensées sont inutiles, compulsives et répétitives… C’est cela l’enfer ! L’identification au mental. Alors, existe-t-il une libération ? Comment ne plus penser inutilement ? La réponse nous est suggérée par le torrent… S’abandonner aux tendres et douces caresses du soleil… Se laisser caresser par la vie ! Se laisser bercer par le souffle !

« Ne pas accaparer » dit le Tao, « présider à la Vie ! »

 Dans le zen japonais il est demandé de cultiver l’esprit qui ne cherche pas à obtenir, qui ne s’attache à aucun projet ni résultat. Bien sûr, rien ne s’oppose à la recherche de l’excellence, pour reprendre une formule chère aux responsables des grandes écoles… mais à quoi sert à l’homme de gagner le monde s’il vient à perdre son âme… Nous oublions souvent que nous sommes passants et pèlerins sur cette terre, et que la vie, ma vie, est ce qu’elle est, et c’est à partir de ce qu’elle est, que je peux commencer à vivre vraiment.

« Une des premières conditions du bonheur est le renoncement au besoin superficiel de se sentir heureux ».

 (Fritjof Schuon)

Il ne s’agit pas de se sentir heureux, mais de se sentir ici et maintenant, sans juger. Le Christ nous prévient :

« Le Père ne juge personne. » (Evangile selon saint Jean 5,22).

Alors pourquoi ce jugement permanent sur ma vie et sur ce qu’elle devrait être… sans compter sur le jugement de la vie des autres…

La première réponse à l’attente profane du sentiment de bonheur, ou à la mauvaise habitude de s’emprisonner dans cette attente, la première réponse est la présence bienveillante à la réalité de ce que je vis ici et maintenant : ZANSHIN ! (1) C’est cette conscience qui peu à peu, permet de percevoir la relativité et la petitesse de notre « complexe » de bonheur et d’éviter les pièges de l’idolâtrie. Tout cela ne se conçoit pas, bien sûr, sans ce qu’on pourrait appeler une « vie de prières » dans le christianisme. « Il faut arriver à trouver du bonheur dans l’acte spirituel, le don de soi, plutôt que dans la jouissance passive et narcissienne d’un bien-être que le monde est censé nous offrir. » « C’est un fait que l’homme ne peut pas trouver le bonheur dans ses propres limites ; sa nature même le condamne à se dépasser, et, en se dépassant, à se libérer. » (1) Cette libération n’est pas le fruit d’efforts tendus et crispés… car il nous est demandé de nous efforcer sans nous forcer…

« La pratique c’est l’intensité de la vigilance permanente »

disait Patanjali.

L’intensité est le sens de l’exercice. Par l’exercice, la vigilance devient intense et donc libératrice. Le fruit dès qu’il est mûr tombe de lui-même… et alors vient la joie de le savourer ; sans but ni esprit de profit !

Je vous dis toute mon amitié en Christ, à bientôt !

 

                                 Père Francis

1 ZANSHIN : état d’être où l’esprit est totalement vigilant et pleinement conscient de son environnement. L’esprit n’est attaché à rien et est totalement présent dans chaque geste, ici et maintenant. Concept que l’on retrouve beaucoup dans les arts martiaux japonais.

Belle semaine

François

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L’infinitif, le temps de l’action sans sujet.

 

Jean-Marie commence son commentaire des petits cailloux 272 par :

« Rester tranquille.
Restez tranquilles. »

 

         A peine lu ces deux façons d’écrire, un éclairage s’est fait ; cela m’a fait connecter à un goût intérieur qui a changé depuis longtemps ma façon de cheminer ; et pourtant, ce goût n’avait jamais été mis en mots aussi clairement :

         Restez tranquille (s) ou rester tranquille, c’est toute la différence.

         Si je me dis : « reste tranquille », c’est une injonction à un « autre » même s’il s’agit de « l’autre intérieur ». C’est un sujet qui s’adresse à.

         Tant que la pratique se fait sur ce mode, elle ressemble à ce que nous avons toujours connu : « tu n’es pas là où il faut ». C’est un point inconnu à atteindre. Et celui qui veut ou doit l’atteindre n’y est pas. C’est, poussé à l’extrême, la pratique ascétique avec un agissant voulant atteindre un but.

         Mais lorsque le goût « rester tranquille » survient, c’est d’un lieu où nous sommes, confronté à un mouvement nous entraînant vers. Il ne s’agit plus d’atteindre mais de demeurer.

         Dans le premier cas, il y a conflit entre ce qui est et ce qui devrait être, entre celui qui est là et qui pense qu’il devrait être là-bas.

         Dans le second cas, il y a un regard témoin qui constate qu’une saveur particulière commence à changer. Et ce qui est merveilleux, c’est que la connaissance de cette saveur demeure même si « moi » se noie dans une autre. En cette saveur qui demeure il n’y a rien à faire, à vouloir, à rejeter, à condamner. Située en elle-même, elle sait qu’elle est « Cela » en lequel tout revient. Et tous les mouvements observés sont, par elle, connus. Et chaque mouvement connu retourne à jamais en sa source. Aussi, situé en le « rester tranquille » la peur s’éloigne, la pratique est le moyen et le but comme dit Nisargadatta Maharaj, car tout alors concourt à ramener l’âme en son Origine. Dit en termes dualistes : « Tout concourt au bien de celui qui aime Dieu ».

         Il y a aussi un goût encore plus intérieur de cette parole :

         « La pratique est le moyen et le but »

         La pratique en tant que moyen nous fait retourner peu à peu à l’Origine que nous sommes en désidentifiant la Conscience de ses identifications. Mais chez l’être éveillé la pratique est simplement l’incarnation de l’Origine en formes ; elle ne le conduit plus vers, il est devenu « elle », et étant elle, ce qui se fait à travers lui est simple manifestation de sa source.

         Ce lieu du « rester tranquille » est silencieux ; c’est le lieu de l’action sans sujet, rien n’a de prise sur celui qui s’y tient. Thomas Merton raconte, qu’au désert,  L’Abbé Poemen  disait :

         « Toutes les épreuves qui fondent sur vous peuvent être surmontées par le silence. »

         Bien sûr, ce silence en lequel l’âme est immergée en ce qu’elle EST, où qu’elle se trouve.

          A chaque instant demandes-toi : Ma vie se déroule-t-elle ou non dans « l’infinitif ». L’infinitif est le temps de l’instant. L’instant est le lieu inaccessible à « moi ». Au mieux « moi » vit au présent de l’indicatif, mais le présent de l’indicatif nécessite une conscience duelle, avec un sujet qui agit. Pour vivre l’infinitif, il faut qu’il y ait eu transfert d’identité de « moi » à « Je Suis ». De l’identité « je suis mon histoire, mon corps, mon psychisme » à « Je suis », à « l’œil » en lequel mon histoire, mon corps, mon psychisme, apparaissent. L’œil en lequel et par lequel l’identification de la Conscience à mon histoire, mon corps, mon psychisme, est observée, constatée (le zoom de la Conscience sur).

« L’œil » en lequel sont goûtées la saveur « tout arrive » et la saveur « tout m’arrive ».

         Rory m’a envoyé la parole de l’Abbé Poemen citée ci-dessus, également la petite histoire qui suit, toutes deux extraites du livre de Thomas Merton : « La sagesse du désert ».

         Nous parlons souvent du « moi » de « l’ego ». Cette petite histoire, elle, nous le donne à voir concrètement en nous-même :

        « Deux Anciens vivant ensemble dans une cellule n’avaient jamais eu une seule dispute. Aussi l’un d’eux dit-il un jour à l’autre : « Allons, ayons au moins une querelle comme les autres. » Son interlocuteur répondit: « Je ne sais comment commencer. » Le premier reprit: « Je vais mettre cette brique entre nous, puis je dirai: « Elle est à moi. » Ensuite vous direz: « Non, elle m’appartient.  »  Voilà ce qui amène les contestations et les disputes. » Ils placèrent donc la brique entre eux. L’un dit: « Elle est à moi », et l’autre: « Je suis sûr qu’elle est à moi. » Le premier reprit: « Elle n’est pas à vous, elle est à moi. » Alors l’autre s’écria: « En bien, si elle vous appartient, prenez-la! » Et ils ne réussirent pas, malgré tout, à se disputer. »

Belle semaine

François.

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